Chapitre 1

De St Tropez à Varsovie et St Petersbourg - l’enfance d’Alexandra et Dimitri Bouchène

C’était une vie triste. J’ai su trop tôt que le mal et la méchanceté existaient en ce monde”

Vers 1878, Alexandra Semionovna Veinberg, fille d’un marchand juif d’Odessa, tombe amoureuse de Dimitri Dmitrievich Bouchène, diplômé du prestigieux Corps des Pages de l’empereur et descendant d’une famille huguenote française anoblie dans les États baltes au XVIIIe siècle, qui s’installa en Russie au milieu du même siècle. Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi Alexandra, qui était probablement au milieu de l’adolescence, serait séduite par le beau cornet du 8e régiment de hussards. Une photographie de studio montre Bouchène, grand et frais, âgé de vingt ans, la raie au milieu, mince et élégant dans son uniforme et ses bottes jusqu’aux genoux, les mains jointes posées sur un long sabre. Son casque à plumes repose sur une table d’appoint. *

Vladimir Shakhidjanyan suppose que ce n’est pas son âge qui a poussé son père, Semyon Isaevich Veinberg**, à rejeter d’emblée l’idée du mariage : Semyon ne voulait pas que sa fille vive la vie d’épouse de militaire ; on soupçonne qu’il avait également des doutes sur le caractère de Bouchène.

Un an plus tard, Semyon tenta de mettre fin à l’engouement d’Alexandra en la mariant à Vladimir Petrovitch Mikhaltsev, 35 ans (vers 1844-1891). Le fiable Mikhaltsev était diplômé de l’Institut des communications depuis 1867 et avait travaillé au relevé topographique et à la construction du chemin de fer de Bendery-Galats, à l’ouest d’Odessa, avant de prendre part à la guerre russo-turque de 1877-1878. Le mariage eut lieu après son retour au travail pour l’Administration de construction des chemins de fer. Bouchène avait également servi pendant la guerre et gagné une renommée et une promotion pour son rôle dans la défense du col de Shipka en Bulgarie, à moins de vingt ans.*

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* Dimitri Dmitrievich Bouchène (18/30.04.1858, St Pétersbourg-06.04.1929, Paris)

Le fils d’Alexandra, Dimitri Bouchène, pense qu’elle avait 18 ans quand elle épousa son premier mari, Vladimir Mikhaltsev en 1879; elle serait donc née en 1861. Pour Shakhidzhanyan, elle avait 16 ans quand elle se maria; elle serait ainsi née en 1862/3. L’âge d’Alexandra à sa mort le 19.5.1895 est aussi inconnu – Dimitri Bouchène dit qu’elle avait moins de 30 ans, mais si elle en avait 29, elle serait née en 1865/66. Shakhidzhanyan donne par erreur 1896 comme année de décès. La date du 19.5.1895 apparaît sur sa tombe, mais pas sa date de naissance. Elle avait certainement plus de 30 ans à son décès. Dimitri dit que son père avait 20 ans lors de la photographie en uniforme de hussard ; elle daterait ainsi de 1879.
** V. V. Shakhidzhanyan, Ol’ga Mikhal’tseva, Khochu ponyat’ – Zhizn’ i sem’ya (Olga Mikhaltseva, I want to understand – Life and Family) – https://1001.ru/books/item/hochu-ponyat-150/11624?ysclid=l6jf2iq150755365088. Cet article raconte la vie d’Olga Ivanovna Efimova Mikhaltsev (1897-1981), la femme d’Eugène Mikhaltsev, le demi-frère de Dimitri et Alexandra Bouchène. Cet article n’est plus disponible (18.08.2023).
Semyon Isaevich Veinberg (1835-1914) était marié à Olga Feodorovna Maryanova (1830s-?) – https://rgfond.ru/person/275857?ysclid=l6jerx15uz345229849. Semyon, d’Odessa, était un marchand juif de la 3ème guilde. Après la réforme des guildes en 1775, la classe des marchands fut divisée en 3 guildes selon la taille du capital déclaré. Le capital minimum requis pour figurer dans la 3ème guilde était de 500 roubles, pour la seconde 1500 roubles, et la première 10 000 roubles. Les marchands de la 3ème guilde se livraient antérieurement à l’artisanat, à de petits commerces, ou louaient leur force de travail.
https://web.archive.org/web/20200804130713/https://ru.wikipedia.org/wiki/Вейнберг,_Пётр_Исаевич
https://ru.wikipedia.org/wiki/Купеческая_гильдия ; http://skorbim.com/мемориал/бушен_александра_семеновна.html?ysclid=l6qn52zq2x361350190

Alexandra (1861/5-1895) avait quatre soeurs: Vera (20.10.1861-16.12.1944); Elisabeth (11.04.1875, Odessa-23.07.1933, Nice) m. Viktor Mikhailovich Adamovich (06.08.1839-1903); Nathalie et Taisiya – les dates des deux dernières n’ont pas été retrouvées. Leurs oncles étaient le poète, traducteur et historien de la littérature Pyotr Isaevich Veinberg, et Pavel Isaevich Veinberg, écrivain humoriste et acteur. Semyon était le grand-père de Tatiana Viktorovna Vysotskaya Adamovich (1891-1970), du poète Georges Viktorovich Adamovich (07.04.1892-21.02.1972), de Vladimir Viktorovich Adamovich (?-?), et d’Olga Viktorovna Adamovich (?-?).https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/11881208/; https://www.geni.com/people/Семён-Вейнберг/6000000187390833838

On ne sait pas si le mariage d’Alexandra et Vladimir Mikhaltsev fut heureux, même si Vladimir était manifestement dévoué à sa femme, comme les événements le montreraient, et que son fils, Eugène Vladimirovitch était né en 1887. La situation changea radicalement vers 1890: tout à fait par hasard, Alexandra et Bouchène se retrouvèrent « au milieu d’un bal bruyant ». Le héros de Shipka et Alexandra retombèrent amoureux et jurèrent de ne pas se séparer cette fois.

Mikhaltsev accordait plus d’importance au bonheur de sa femme qu’au sien: lorsqu’Alexandra demanda le divorce, il accepta non seulement, mais proposa de s’en imputer la responsabilité, car l’Église orthodoxe n’accordait le divorce qu’en cas d’adultère. Vladimir s’est calomnié de manière si convaincante qu’il a reçu la punition la plus sévère de l’Église : une vie de « célibat éternel ». Sa générosité le détruisit. Dans son chagrin, il se mit à boire, ce qui est usuel en Russie, dit Shakhidjanyan ; lorsqu’il comprit qu’il n’avait plus la force de s’assumer seul, il démissionna (de son poste), car l’honneur ne lui permettrait pas d’apparaître en public sous une forme malséante. Il mourut un an plus tard, en 1891.

Alexandra et Dimitri Bouchène, alors colonel, se marièrent dans l’église orthodoxe de Karlsbad (Karlovy Vary) en 1890, bien que ce mariage hors de Russie suggère que sa famille désapprouvait son comportement. Leur fils, également Dmitri Dmitrievitch, grandit en croyant que sa mère avait divorcé de Mikhaltsev parce qu’il était un ivrogne au cœur dur; la véritable histoire lui fut cachée et la famille de son père utilisa l’ivresse de Mikhaltsev comme excuse pour justifier le divorce.**

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Le colonel refusa d’accueillir Eugène Mikhaltsev dans sa famille et le garçon fut laissé sous la protection de sa nourrice. Alexandra ne fut pas autorisée à voir son fils ni à donner de l’argent à la nourrice et on lui dit d’« oublier ». Eugène grandit dans la pauvreté, malgré une tante riche qui l’aurait sans aucun doute soutenu si elle avait connu sa situation. Néanmoins, grâce à un travail acharné, il devint ingénieur en communications, comme son père, et en 1919, fut élu professeur à l’Institut des ingénieurs ferroviaires de Pétrograd.[1]

Le nouveau mariage vivrait bientôt ses propres problèmes et tragédies.

Une fille, Alexandra, naquit aux jeunes mariés en 1891, au grand dam du colonel, qui voulait un fils pour perpétuer la tradition militaire de la famille. Peu de temps après la naissance d’Alexandra, sa mère contracta la tuberculose et le colonel les envoya à Saint-Tropez, où l’on espérait que le traitement et le climat amélioreraient sa santé.

« Je suis né dans la villa du général Allard à Saint-Tropez les 14/26 avril*** 1893 », se souvient Dimitri Dimitrievitch Bouchène. « Nous ne sommes restés à Saint-Tropez que très peu de temps après ma naissance ; mon père ne m’a pas déclaré à l’état civil français comme il aurait dû le faire”.

* Voir chapitre 2.

** Le récit sur l’enfance et la scolarité de Dimitri Bouchène s’appuie sur ses conversations avec Pascal Davy-Bouchène vers la fin de sa vie.

*** Dates ancien style/nouveau style dans le calendrier russe. Les années de naissance de Dimitri comme d’Alexandra ont été reportées incorrectement dans certaines biographies. Dimitri dit qu’on a souvent donné 1898 pour son année de naissance, suite à une erreur dans le catalogue du Musée du Jeu de paume; ainsi il aurait préféré cette date plus récente !! Dimitri Bouchène à James St. L. O’Toole, Paul Reinhardt Galleries, New York, Novembre 1936. Copie de la lettre fournie par Frick Art Reference Library Archives, 24 August 1918. Cette date erronée fut reprise sur sa pierre tombale, car c’était la date figurant dans son acte de naturalisation en 1947.

Sa soeur Alexandra (20.03/01.04.1891-18.12.1991) a donné parfois 1894 comme son année de naissance, et cette erreur est répétée dans certaines biographies russes.

Cette villa fut bâtie par l’officier et aventurier français Jean-François Allard (1785-1839) en 1834. Allard fut le général des forces spéciales du Maharaja Ranjit Singh. La villa fut nommée le Palais Pan Dei, d’après la femme indienne du géneral et, à l’époque, c’était la plus magnifique villa de St. Tropez. Le style de la villa s’inspirait de l’architecture indienne et contenait des exemples d’art indien. Des membres de la famille Allard vivent encore à St Tropez; la villa est maintenant un hotel – https://cateca.ca/story-of-normal-allard-and-indian-princess-pan-dai/https://fr.wikipedia.org/wiki/Dimitri_Bouch%C3%A8ne

‘Il n’allait pas déclarer son fils auprès de ‘cette gueuse de République’… “Ma naissance fut enregistrée à l’ambassade de France à Saint-Pétersbourg, au retour avec mes parents en Russie.”

La joie du colonel d’avoir un fils fut bientôt ruinée quand les médecins prédirent que la mauvaise santé du garçon signifiait qu’il ne survivrait peut-être pas – de toute façon, il ne serait probablement jamais apte au service militaire. Sans aucun doute, cela ne fit que confirmer la vision de son père sur la république détestée. Si la famille revint bien à Saint-Pétersbourg après la naissance de Dimitri, ce ne fut pas pour longtemps puisque Alexandra repartit en France où ni ses traitements ni le climat ne purent la sauver.

Les enfants furent pris en charge par leur gouvernante française, Marie Bafou, originaire de Saint Amand Montrond sur le Cher, dans le centre de la France, qui devint une seconde mère pour eux. Pendant deux ans après la naissance de Dimitri, ils vécurent dans le village de Leysin, une station alpine ensoleillée en Suisse. C’était un autre endroit adapté au traitement de la tuberculose, mais Alexandra était irrécupérable; elle décèda le 19 mai 1895 et fut enterrée au cimetière Nikolskoe du monastère Alexandre-Nevsky à Saint-Pétersbourg.

Alors que l’état d’Alexandra s’aggravait, le colonel Bouchène aurait fait une proposition de mariage à sa sœur, Natalya ; sa femme en était informée, et ne s’y opposa pas car elle y voyait un moyen de protéger ses enfants. Une fois de plus Semyon Veinberg s’y opposa et, après la mort d’Alexandra, les familles se brouillèrent. * Lorsqu’ils étaient jeunes enfants, Alexandra et Dimitri voyaient assez souvent leur grand-mère Olga Veinberg et leurs tantes, mais après la rupture, le colonel ne leur permit pas de revoir les parents de leur mère, et son premier mariage ne fut jamais mentionné.

Dimitri ne se souvenait pas de sa mère et Alexandra ne gardait qu’un vague souvenir d’elle. En 1950, peu avant sa mort à Paris, sa cousine Olga Adamovitch** remit à Dimitri des lettres que sa mère avait écrites à son père lors de son divorce avec Mikhaltsev et qui parlaient de sujets très intimes, dit-il. C’était la première fois qu’il voyait l’écriture de sa mère, et sa sœur fut tout aussi émue lorsqu’il la lui montra plusieurs années plus tard.

Le jeune Dimitri avait sans doute entre quatre et six ans quand lui et sa sœur retournèrent en Russie, mais pas à Saint-Pétersbourg. Leur père était gouverneur militaire russe à Varsovie, et ils vivaient dans un palais de la ville, entouré d’une cour. Dimitri se souvenait d’un grand salon à quatre fenêtres, éclairé par des bougies et des lampes à pétrole; l’atmosphère l’effrayait tellement qu’il s’accrochait aux jupes de Marie Bafou pour se rassurer. Les meubles du palais étaient en bois noir avec du satin doré ; les paliers dorés avaient un motif Renaissance noir au plafond. Dimitri se demandait si sa mère avait demandé qu’on l’installe ; il rappela que lorsque le futur Alexandre III se maria, Alexandre II lui avait commandé une chambre aux portes et plafond noirs, à la mode de l’époque. Il y avait aussi un canapé tapissé de grenat et de satin noir sur lequel il était interdit aux enfants de s’asseoir car l’impératrice l’avait autrefois utilisé.

Leur père refusait de les laisser côtoyer des enfants qui n’étaient pas issus de la noblesse, ce que Dimitri trouvait très injuste, car les enfants sont parfois plus intelligents que les adultes. Alexandra se plongeait dans les livres et ne voulait pas jouer avec son frère qui était très agité ; Dimitri s’amusait avec un petit terrier que son père lui avait offert et qui pouvait sauter très haut.

Le colonel Bouchène aimait les chiens et possédait 18 chiens de chasse. Il louait une grande propriété en dehors de Varsovie où Dimitri, à six ans, apprit à monter à cheval sous la direction d’un officier du manège; il gardait son poney dans les mêmes écuries que les chevaux de son père. Marie trouvait qu’il y allait trop souvent, mais les soldats le traitaient avec beaucoup de respect, l’appelant « petit seigneur » et « ta haute naissance ». Il leur parlait et pensait qu’ils étaient honnêtes et amicaux; l’un d’eux lui donna un bâton qu’il avait sculpté. Il se souvenait d’un incident particulièrement horrible: un paysan polonais fut accusé d’avoir volé une poule et l’ordre fut donné de lui infliger le knout. Les paysans polonais haïssaient les Russes. Les soldats aussi répugnaient à ce genre de travail, mais seul son père pouvait mettre fin à ces corrections.

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* Cette affirmation est rapportée par Dimitri Bouchène mais n’est pas mentionnée par Shakhidzhanyan.

** See fn. **, p. 1 pour la famille Adamovitch. Olga Adamovich était la fille de la tante de Bouchène, Elisabeth Veinberg et de Viktor Mikhailovich Adamovich, le fondateur de l’hôpital militaire de Moscou.- https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/11881208/

Dimitri monta sur son poney et, accompagné d’un soldat, alla voir son père surpris par sa mission; hélas, Dimitri ne dit pas quel en fut le résultat, mais sa popularité croissante parmi les soldats peut suggérer un certain succès.Dimitri devint un cavalier expérimenté, mais son plaisir eut un prix ; une chute endommagea gravement l’audition d’une de ses oreilles et le laissa partiellement sourd pour le reste de sa vie.

Le colonel Bouchène resta veuf six ans. Pendant cette période, il vivait au-dessus de ses moyens, dépensant son argent en chevaux et en voitures et menant un style de vie somptueux. Ses supérieurs lui conseillèrent d’épouser une riche veuve qui paierait ses dettes monumentales.

Alors que les dettes augmentaient, les enfants vivaient dans un luxe prodigieux : des valets et des domestiques s’occupaient d’eux, et ils pouvaient utiliser la voiture ou les chevaux de leur père pour toute distance à parcourir avec Marie, mais ce n’était pas un foyer heureux. Ils craignaient leur père ; il dînait rarement à la maison mais quand il le faisait, ils n’étaient pas autorisés à lui parler, à moins qu’il ne leur pose une question. Son père emmena Dimitri au cirque, mais il lui resta toujours étranger.

Le père s’intéressait si peu à ses enfants que Dimitri avait six ans avant qu’il se rende compte qu’aucun d’eux ne parlait un mot de russe : ils avaient grandi en parlant le français, la langue des Russes aisés. En désespoir de cause, il fit venir sa sœur Anna Kuzmine-Karavaev à Varsovie pour leur enseigner. Dimitri eut du mal à apprendre la langue et lorsqu’il faisait des erreurs à l’école, ses camarades de classe riaient.

La découverte avait été précipitée en 1901 par le second mariage de leur père avec Héléna Valerianovna Gempel – la forme russe du nom allemand de sa famille – Hempel, qui avait probablement constaté que les enfants ne parlaient pas russe.*

Alors que Marie Bafou s’habillait très modestement, Héléna était éblouissante, très élégante, mondaine – et riche. Selon Dimitri, il était peu probable que son père ait mentionné ses énormes dettes avant le mariage, mais trouver une veuve riche, le cas échéant, ne faisait qu’encourager les habitudes du colonel.

La vie jadis sans incident des enfants changea radicalement. Réceptions et dîners devinrent des événements réguliers ; la table était couverte de fleurs vivantes, de guirlandes et un orchestre jouait dans le hall d’entrée.

Marie constata l’effet de cela sur ses protégés et disait « mes pauvres enfants, pauvres enfants ». Héléna ne voulait pas non plus s’occuper des enfants ; même lorsque Dimitri fut gravement malade et resta alité pendant un an, elle ne lui rendit pas visite. C’est à cette époque que le colonel ordonna à sa femme de renvoyer Marie et, bien qu’elle l’aimât beaucoup, tante Anna ne put empêcher cet acte honteux.

Vers la fin de sa vie, Dimitri déclarait : « C’était une vie triste. J’ai appris trop tôt que le mal et la méchanceté existent dans ce monde ».

Finalement, le colonel ne put plus éviter ses dettes. Sa femme vendit ses diamants pour lui éviter d’être menacé par un usurier.

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Anna Dmitrievna (née Bouchène, 10.07.1859-?) était la veuve de son cousin Nikolai Dmitrievich Kuz’min-Karavaev (1849/22.02/06.03.1852/3-10.01.1893, le fils de Dimitri Nikolaevich Kuz’min-Karavaev (02.06.1818-06.10.1883) et Maria Khristianovna Bouchène (01.08.1828.1883).

* Héléna Valerianovna Gempel’/Hempel (1870, Varsovie-28.12.1937, Léningrad) était la fille de Valerian Eduardovich Hempel (?) et de Maria Nikolaevna (née Chitrova) (20.05.1820-04.11.1886). V. E. Hempel chef de la police de Pskov. Major-General 28.12.1878. – http://rusgeneral.ru/general_g1.html

Dimitri et Helena Bouchène eurent deux enfants: Valerian (ca. 1904-?) et Catherine (?-?) – https://rgfond.ru/person/113288. Valerian entra à l’armée en Février 1942 comme sergent dans le régiment d’artillerie de la Garde. Il gagna l’Ordre de la 2nde guerre patriotique. A l’automne 1946 sa vie changea dramatiquement comme capitaine du cargo Pechenga. Le compas du bateau n’était pas correctement réglé; il prit un mauvais cap vers la terre, et dans la tempête qui suivit, s’écrasa sur des rochers. L’équipage et la cargaison furent sauvés, sauf une femme projetée par dessus bord. Le capitaine et ses deux aides furent jugés. L’un des aides fut acquitté en prouvant que l’opération de secours avait été menée correctement; le second fut condamné à 15 ans; le capitaine fut condamné à mort avec confiscation complète de ses biens. Le premier aide dit à Valérian de ne pas se décourager, qu’ils ne l’abandonneraient pas. Il fut exclu du parti et perdit son travail. En depression, il séjourna en hospital psychiatrique. Ils envoyèrent une pétition de 300 signatures au chef du parti à Léningrad, et Valerian fut épargné mais condamné à 25 ans. Le cargo transportait des trophées d’Allemagne (sans doute saisis) destinés à des officiels. Seva Novgorodsev, The Magnetic compass and Fate (Magnityi Kompas i Sud’ba) – https://mayday.rocks/o-net-ya-ne-negoro-2/; https://poisk.re/awards/25855896?ysclid=lgf5br1ks7104084841

Six mois après son mariage en 1901, le colonel emmena les enfants vivre avec une autre de ses sœurs, Catherine Kuzmine-Karavaev, et sa famille à Saint-Pétersbourg.* Le colonel fut mis en demeure de payer ses dettes, ce qu’il ne put faire. Il quitta Varsovie en disgrâce après avoir été démis de ses fonctions et mis en congé. Sa situation était désespérée.

Marie trouva un emploi comme gouvernante des enfants du précepteur des enfants du grand-duc Constantin et, malgré le traitement subi, elle ne semble pas avoir gardé rancune de son licenciement. Le colonel la rencontra par hasard à Saint-Pétersbourg et demanda à lui parler. Il s’est excusé pour la façon dont elle avait été traitée et a affirmé que c’était la faute de ces horribles circonstances. Il avait vendu tous ses meubles et n’avait plus rien. La sœur de Marie était mariée à un fonctionnaire du ministère des Finances et elle a proposé de parler en son nom à sa sœur et à son beau-frère. Suite à l’intervention du beau-frère, le colonel fut nommé gouverneur de Bakou [voir chapitre 2].

Dimitri s’était vu interdire de voir Marie après son licenciement mais, suite à son aide, sa belle-mère lui envoya une lettre l’autorisant à la contacter. Marie est décédée en Russie en 1923.

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La vie à Saint-Pétersbourg ne ramena pas le bonheur. Catherine était bien au courant des événements survenus à Varsovie concernant la belle-mère, le licenciement de Marie Bafou et la maladie de Dimitri, mais elle ne voulait pas non plus s’occuper des enfants des autres : elle avait au moins trois adolescents et portait le deuil à ce moment-là d’un enfant de 12 ans [non identifié].

Ce changement n’apporta aucune amélioration à la santé de Dimitri qui manqua l’école pendant un an. Il souffrait de toutes les maladies infantiles possibles et était si fragile et malade qu’on craignait qu’il ne succombe à la tuberculose comme sa mère. Sa tante se battit pour sa vie et le sauva. C’était une femme d’une grande bonté, malgré son caractère sévère, déclarait Dimitri.

À l’âge de seize ans, il décida de se « libérer » de certaines des interdictions « odieuses » qui lui avaient été imposées ; il demanda à voir la famille de sa mère, ce dont on l’avait empêché. Sa tante n’osa pas s’y opposer mais son père l’apprit et fit un scandale : il renia son fils. Le véritable scandale avait été la cour du colonel à sa belle-sœur Natalia, avant la mort de sa femme, déclarait Dimitri.

Dimitri redécouvrit les quatre sœurs de sa mère, Vera, Elisabeth, Natalya et Taisiya (Tassia), qu’il n’avait pas vues depuis son enfance. Vera avait épousé un Anglais, Nikolai Nikolaevich Bayley qui était devenu millionnaire en produisant de l’électricité; Bayley était mort en 1904 laissant sa fortune à Véra, ainsi que des villas à Peterhof et Nice. Après l’émigration de la famille, Vera les a soutenus avec son argent et aurait dirigé la famille. Tante Elisabeth était un auteur, comme ses oncles plus célèbres, et la deuxième épouse de Viktor Mikhaïlovitch Adamovitch, major général et chef de l’hôpital militaire de Moscou. Leurs enfants, Olga, citée plus haut, Georges et Tatyana Adamovich, qui joueraient un rôle dans la vie culturelle de Saint-Pétersbourg dans les années 1910, étaient les cousins redécouverts d’Alexandra et Dimitri Bouchène.*

* DDB dit qu’il avait 8 ans quand il quitta Varsovie. DDB à James St. L O’Toole, Nov. 1936. Catherine Dmitrievna Bouchène (?-1920) était la fille de Dimitri Khristianovich Bouchène (11.08.1826-21.09.1871) et de Catherine Ivanovna Nélidov (1929-1863). Elle était mariée au Géneral Vladimir Dmitrievich Kouzmine-Karavaev (28.08.1859-17.02.1927, Paris), un juriste militaire et activiste dans le movement réformiste.

* La première femme de Viktor Mikhailovich Adamovich était Nadejda Alexandrovna Lukhmanova (née Baikova, 02/14.12.1844, St Petersbourg-25.03.1907, Yalta). Ils eurent un fils Boris et peut-être d’autres enfants.

Georges Viktorovich Adamovich (07/19.04.1892, Moscow-21.02.1972, Nice) était un poète acméiste, critique, traducteur, mémorialiste. Il combattit dans l’armée française en 1939 et enseigna plus tard dans des universités en Grande-Bretagne et aux USA.

Tatiana Viktorovna Adamovich (1891/2, Moscou-1970, Varsovie) épousa Stefan Vysotsky, un professeur de musique [see chapter 8].

Ceci résout le mystère des liens de parenté entre les Bouchène, un autre ‘cousin’, Nikolai Gumilyov, et les Adamovich [voir chapter 4]. Eugène Stepanov, l’éminent spécialiste de Gumilyov, n’a pas trouvé le lien avec les Veinberg. “Comment Bouchène, et donc Gumilyov étaient exactement apparentés aux Adamovich reste un mystère,” écrit-il en 2007.

Semyon Veinberg, qui semble avoir pris l’habitude de s’opposer aux mariages de ses filles, a également empêché Natalya d’épouser l’oncle de Dimitri Bouchène, Aglai Kouzmine-Karavaev – Dimitri croyait que c’était parce que le père était amoureux de sa fille. Par conséquent, elle ne s’est jamais mariée et dit à son neveu : «J’ai reçu les trois quarts [d’un homme], jamais un entier». Il y a peu d’informations sur Tassia – Shakhidzhanyan se réfère à elle une fois sans commentaire et omet l’histoire des affaires de Natalya. Toutefois, Bouchène complique les choses: ailleurs dans ses conversations, il dit que Tassia était charmante et jolie, et celle qui a causé tout le drame; elle était la « fiancée de mon père [et] de mon oncle, [Aglai] Kuzmin-Karavaev » – mais c’est le rôle qu’il attribue également à Natalya [Nathalie en Français].

Bien qu’il ait appris à connaître ses tantes encore mieux plus tard, Bouchène se sentait reconnaissant d’avoir réussi à les retrouver. Tante Liza [Adamovich], en particulier, était extraordinairement douce et gentille avec lui, mais « toute la famille de ma mère était beaucoup plus gentille avec moi, sentant que j’étais orphelin, parce que mon père m’avait abandonné. Les Kouzmin-Karavaev avaient une certaine dureté envers moi, que je ressentais. J’avais besoin de quelqu’un à caresser. »

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Les Kouzmine-Karavaïev vivaient au 92 Moika, sur le quai Moika (naberezhnaya reki Moiki), jouxtant le palais des princes Ioussoupov, au 94. Ils possédaient également une autre maison ou un autre appartement sur la rue Razezzhaya[2].

À Saint-Pétersbourg, les vies du frère et de la sœur commençèrent à diverger. Alexandra devint pensionnaire à l’Institut patriotique pour filles où sa cousine Claudia Kuzmin-Karavaev était également étudiante[3]. L’institut avait été créé par un groupe de philanthropes russes en 1822 pour fournir une éducation aux filles d’officiers ou de nobles tués au combat contre les Français. Le directeur à l’époque était la princesse Volkonski.

Comme sa mère musicalement douée, Alexandra se révéla une musicienne talentueuse. À l’école, elle étudia le piano avec un professeur au Conservatoire de Saint-Pétersbourg et fut la chef de la chorale de l’Institut à partir de 1910, année où elle obtint son diplôme du cours pédagogique – on lui donne son titre complet, “de Bouchène” dans la liste des étudiants[4]. Alexandra parlait couramment l’allemand, le français et l’italien, langues précieuses pour son futur travail de musicologue[5]. Elle obtint son diplôme en 1908 avec une médaille d’or, mais sans les initiales de l’impératrice brodées de diamants, que seules les meilleurs élèves reçevaient.

Dimitri voyait Alexandra seulement pendant deux heures les jeudis et dimanches. À ces occasions, elle jouait souvent du piano et tout l’institut, dans son uniforme blanc et bleu ciel, venait l’entendre. Son jeu a également impressionné l’impératrice Maria Fyodorovna qui accepta de patroner Alexandra lorsqu’elle devint étudiante à temps plein au conservatoire.

Elle et Dimitri avaient des caractères très différents: elle était plus extravertie et aurait préféré vivre dans une grande famille plutôt que d’être pensionnaire à l’institut. Pendant les vacances d’été, Alexandra vivait dans la maison d’une autre tante Bouchène, Olga Pistohlkors, de sorte que Dimitri la voyait peu.* Il se souvenait de la gentillesse d’Alexandra à son égard et se rappellait comment il était devenu son confident lorsqu’elle était tombée amoureuse d’Alexandre Borovsky, un camarade étudiant en piano qui obtint son diplôme du conservatoire en 1912 avec une médaille d’or et le prix Anton Rubinstein d’un piano à queue Schroeder.**

‘Jusque-là, Tatiana Adamovich a été reliée à Gumilyov seulement par son frère, le poète Georges Adamovich. Dans la vie réelle, les méandres du destin sont sensiblement plus complexes, et si Tatiana ne se trompe pas, elle est parente en somme de Gumilov! Je n’ai pas encore réussi à résoudre ce problème’.” Ye. Ye. Stepanov, Poslednie Neakademicheskie Kommentarii – 4, fn. 32. Toronto Slavic Quarterly. No. 22, Fall 2007. http://sites.utoronto.ca/tsq/22/stepanov22.shtml or https://gumilev.ru/biography/58/

* Olga Dmitrievna Bouchène (27.05.1862-?) était la fille de Dimitri Khristianovich Bouchène (1826-1871) et de Catherine Ivanovna Nelidov. Olga married Fyodor (Theodor) Pistohlkors (11.01.1856) en 1892.

** Aleksandre Kirillovich Borovsky (06/18.03.1889, Mitava, Latvia-27.04.1968, Woburn, Massachusetts) devint citoyen letton en 1920. Il joua en Russie et en Europe pendant les années 20 et 30. Il partit pour les USA en 1940 et devint professeur à l’université de Boston à la fin de sa carrière de soliste. – https://ru.wikipedia.org/wiki/Боровский,_Александр_Кириллович

L’école de Dimitri, le prestigieux Gymnasium Alexandre Ier ***, fondé par l’empereur en 1805, était située sur la rue de Kazan, une voie juste au sud de la Moika et à quinze minutes à pied. Les liens familiaux étaient déjà forts avec l’école : les cousins de Bouchène, Dimitri et Boris Kouzmine-Karavaev y avaient obtenu leur diplôme en 1904 et 1910 respectivement ; un autre cousin, le beau Mikhail (Michel), était un an plus jeune que Bouchène, mais ils étaient dans la même classe parce que la maladie de Bouchène l’avait retardé. Malgré ses succès – Mikhail a reçu une médaille d’or à la fin de ses études – il était jaloux de Dimitri et ne l’aimait pas. Dimitri se rendit vite compte que sa tante désapprouvait qu’il devance ses propres enfants et qu’il devrait cacher ses propres talents et intérêts.

L’école avait de nombreux anciens élèves connus, y compris les fils de Pouchkine, Alexandre et Grigory, le philologue Alexei Zhirmunsky, le sculpteur et peintre Eugène Lanceray, son fils, l’architecte et peintre Nikolas Lanceray, Eugène Mravinsky, le futur chef d’orchestre de la Philharmonie de Leningrad, et l’artiste et historien de l’art Alexandre Benois, qui deviendra le mentor et ami proche de Dimitri Bouchène[6].

L’école accueillait des enfants de fonctionnaires, d’intellectuels, d’enseignants et d’autres professionnels; il y avait aussi quelques fils de marchands et trois enfants juifs dans une classe de trente, le nombre maximum permis. Les étudiants juifs étaient autorisés à aller à l’université s’ils obtenaient une médaille d’or, mais s’ils ne finissaient qu’avec un baccalauréat, ils restaient marchands. Un garçon juif de sa classe, Lev Travine, était très laid, mais aussi intelligent que le diable, et excellent en tout; il reçut une médaille d’argent qui signifiait sans doute qu’il ne pouvait pas aller à l’université[7].

On portait un uniforme tout au long de l’école, qui comprenait une casquette et un manteau gris rembourré avec un col d’astrakhan. Les élèves arboraient fièrement un A couronné sur les boucles en laiton de leurs ceintures, plutôt que les lettres majuscules usuelles désignant une école publique.[8].

Chaque matin, toute l’école se réunissait dans le hall; le prêtre récitait des prières et les élèves chantaient l’hymne national, “Dieu sauve le tsar”, suivi de trois “Hourrah”! Dimitri n’était pas dans la chorale de l’école, mais il avait une voix de soprano remarquable, signe précoce de ses capacités musicales.

Les cours commençaient à 9 h et comportaient quatre ou cinq leçons dans la journée. Le programme couvrait la religion, le russe, la littérature, la logique, le latin, l’allemand, le français, les mathématiques, la physique, la cosmographie, l’histoire du monde, la géographie, les statistiques, le dessin et le croquis.[9]

Les mêmes enseignants encadrèrent la classe tout au long de l’école; ils étaient amicaux et gentils, mais « seulement des garçons ». Dimitri était assis avec Mikhail dans la rangée arrière et il se souvenait comment le professeur d’histoire et de philosophie mettait sa main sur sa tête, lui ébourrifait les cheveux et l’appelait le rossignol de classe à cause de sa voix. Ils avaient un incroyable professeur de latin homosexuel qui était aussi inspecteur d’école; c’était un ivrogne extraordinaire au nez violet, mais il leur apprit beaucoup. En dernière année, ils avaient un autre professeur de latin qui leur enseignait si mal qu’ils avaient peur d’oublier tout ce qu’ils savaient.

Dimitri obtenait toujours la meilleure note, un 5, dans ces matières, sauf pour les mathématiques et la physique qui l’ennuyaient. Cependant, il réussissait bien en géométrie et en trigonométrie quand il pouvait utiliser ses compétences de dessin.

A midi, l’école servait le déjeuner mais, parce que la demi-pension était chiche, ils apportaient des sandwichs de la maison qu’ils mangeaient avec la cruche de thé qui était fournie. Un bon repas était prêt à leur arrivée à la maison vers 16 h. Les élèves avaient le droit de prendre des jours de congé lorsque la température atteignait -25°, mais il était bien vu de se présenter parce que personne ne voulait manquer ces journées.

Les vacances scolaires étaient généreuses : quinze jours à Noël et à Pâques, et trois mois en été, de mi-mai au 19 août. Un des étudiants, qui aimait organiser des activités, décida de passer l’une des vacances de Pâques en Crimée. Tout le monde devait donner de l’argent, mais parce qu’il était un bon étudiant Dimitri reçut une bourse, donc en fut exempté. Il était convaincu que son père n’avait jamais donné d’argent à sa tante pour l’entretenir.

*** L’équivalent en gros du collège et du lycée français. Il est connu comme le 2nd gymnase fondé par Alexandre 1er et est mixte. Il existe 12 gymnases dans la ville.

C’est au cours de ses trois dernières années scolaires que Dimitri a commencé à vivre et à ressentir un sentiment d’appartenance, même si c’était comme vivre dans une famille étrangère. Il trouvait ses camarades de classe très agréables, et a particulièrement aimé s’associer avec ceux d’un milieu plus intellectuel. Son ami le plus proche était un garçon appelé Bolotine (?) [non identifié], mais c’est son amitié avec un autre camarade de classe, Georges Schlee, qui a duré le plus longtemps. Schlee venait d’une famille riche, mais était un étudiant médiocre et avait besoin de l’aide de Dimitri pour ses devoirs. Schlee a fait fortune en Amérique et quand les deux hommes se sont retrouvés à Paris en 1932, il était déjà très riche. Il dit à Dimitri: « Je vais t’apprendre à devenir riche », ce à quoi Dimitri répondit: « Tu perds ton temps. »

Une partie de ce sentiment d’estime de soi et de découverte de lui-même serait venue des leçons de dessin qu’il suivait également avec le directeur de la Société impériale pour l’encouragement des arts, Nikolai Roerich (Rerikh), qui s’était intéressé au jeune artiste. C’était la première étape pour réaliser une ambition de longue date.

En 1912, Bouchène passa ses examens de fin d’études. Les tests étaient établis par le ministère de l’Éducation et comportaient des écrits dans la plupart des matières et un examen oral de littérature russe devant le directeur, le personnel enseignant et un vieux professeur qui avait une sorte de mousse blanche sur la tête. Après quelques questions générales, on lui posa une question sur Eugène Oneguine de Pouchkine. Il connaissait le passage et ils le laissèrent le réciter. Les examinateurs se regardèrent et lui accordèrent un 5, mais au lieu de l’arrêter, ils le laissèrent déclamer jusqu’à la fin. Il connaissait par cœur tout le dernier chapitre d’Onéguine, qu’il savait encore à plus de 90 ans. Quand ce fut fini, il se dit : « Je suis libre, l’école est finie, je suis étudiant! “

Il obtint son diplôme de première division de l’école et reçut une médaille d’argent,[10] mais quelque chose d’autre se produisit au cours de cette dernière année, qui était probablement encore plus important pour lui. Roerich l’invita chez lui et lui montra sa collection de peintures, y compris celles de maîtres italiens. Dans son studio se trouvait le tableau sur lequel il travaillait et d’autres pièces merveilleuses étalées sur le piano. Roerich lui dit : « Je pense que vous pourriez être un artiste, mais n’allez pas à l’Académie impériale des beaux-arts*, allez à l’université. Vous pourrez venir chez nous peindre à l’huile et me montrer ce que vous pouvez faire. » Roerich dédicaça un de ses livres à Bouchène, ce qui le remplit de fierté.

L’enfance de Dimitri fut profondément malheureuse : il n’était aimé dans aucune de ses deux familles ; il avait peu d’amis et devait survivre émotionnellement du mieux possible. Bien que ses expériences lui aient montré à quel point les gens pouvaient être méchants, elles ne lui laissèrent pas une amertume durable. La résilience qu’il apprit à cette époque lui permit d’apprécier pleinement l’amitié généreuse de personnes partageant les mêmes idées et d’affronter des difficultés encore plus grandes dans les années à venir.

  1. * Fondée en 1757, elle avait la réputation d’aborder l’art avec un académisme moribond. La Société impériale pour l’encouragement des arts était réputée plus progressiste.

    Comme son père, Eugène Vladimirovitch Mikhaltsev (1887-1960) fut un scientifique et un ingénieur, créateur de la méthodologie de calcul des coûts des chemins de fer. Il participa à la conception et la construction de nombre de lignes et publia plusieurs ouvrages sur ce sujet. https://ru.wikipedia.org/wiki/Михальцев,_Евгений_Владимирович

  2. Sergei Prokofiev, 3 Novembre 1913, Journaux 1907-1914: jeunesse prodigieuse, traduit et annoté par Anthony Phillips, p. 533. Version anglaise.
  3. http://von-meck.info/29-vonmeckinfo/235-1813-1913. Olga Alexeevna Bouchène (13.06.1873-?) fut diplômée de l’institut en 1900. C’était la fille d’Alexei Khristianovich von Bouchène (1822, St Petersburg-18.03.1898, Kharkiv) et Alexandra Vasilevna (née Chufarova, pas autrement identifiée). Alexei était le frère du grand’père de Bouchène, Dmitrii Khristianovich. La première femme d’Alexei Khristianovich fut Anna Illarionovna (née Bibikova, 1823, Moscou-19.12.1863). Olga épousa Nikolai Ivanovich Klopov – https://www.geni.com/people/Alexei-Christianovich-von-Buschen/6000000008790516528
  4. http://von-meck.info/29-vonmeckinfo/235-1813-1913
  5. Nadezhda Ivanovna Bykova, conversation with the author 9.9.2015.
  6. http://2spbg.ru/graduates/
  7. http://2spbg.ru/graduates/
  8. A. S. Kantor-Gukovskaya, Gosudarstvennyi Ermitazh, Dimitrii Bushen (Frantsiya) Dar khudozhnika Ermitazhu Katalogue vystavki, p. 3.
  9. Ces informations sur le parcours de Bouchène et des photos ont été fournies par le personnel du gymnasium de Dimitri Bouchène en septembre 2015 pendant la visite de l’auteur aux célébrations du 210ème anniversaire de l’école. Voir aussi -http://2spbg.ru/graduates/1912/
  10. http://2spbg.ru/graduates/1912/?ysclid=lses4mh6vm850578795